Sur la « manif des voisins » pour que les miséreux désertent leur rue, leur ville, leur pays…

Nous publions ici un texte écrit par une personne qui ne fait pas partie du collectif La Patate Chaude, mais était présente le jour de la « manif de voisins » devant le 33 rue Romain Rolland à Saint Martin d’Hères, et a écrit un texte sur ce qu’elle a vu ce jour-là.

Une foule se mobilise pour déloger une famille rom :
Pouvons-nous réellement renoncer à accueillir dignement les étrangers ?

La semaine dernière, faute d’autre solution, une famille rom a trouvé refuge dans une maison de l’agglomération grenobloise. Ils sont cinq. Un homme, une femme, un adolescent, deux enfants. Une maison vide sur leur chemin. Propriété privée, mais vide.

Devant la maison, une vingtaine de militants qui défendent le logement pour tous. Ce jour-là, ils ressentent la fatigue de plusieurs années de combats se soldant encore par des hommes, des femmes, des enfants à la rue. Ils ont soutenu l’installation de la famille dans la maison.

Droit de vivre en sécurité contre droit de propriété.

indigne

Illustration de Gaétan Dorémus

Devant les militants, une ligne de policiers casque et bouclier au poing. Ceux-ci ne viennent pas déloger les personnes roms, comme cela s’est produit trop souvent. Ils sont là à cause d’un attroupement de personnes qui hurlent aux Roms de dégager. Le journal dit que la foule a été alertée par le propriétaire de la maison.

Mais s’il ne s’agit que de protéger la maison, pourquoi la foule ne crie pas contre les pouvoirs publics ? Pourquoi n’exige-t-elle pas que l’on loge décemment ces pauvres gens ? Ce que la foule dit vraiment, sans nuance, massivement, ce sont toutes les horreurs maintes fois essuyées par tous les peuples bannis : « Voleurs ! Macs et prostituées! Bouffeurs d’alloc ! » A l’entendre, quand une famille commence à squatter, il en arrive des dizaines et des dizaines! « Ils n’ont qu’à aller vivre ailleurs ! Ici, c’est à moi ! ».

Propos de haine ou d’authentique peur. L’impression étrange de vivre M le Maudit.

Vous n’êtes pas étonnés, certainement. Mais comprenez qu’ils ne sont pas 10 ni 20. Ils sont plus de 80. Ils ont pris de leur temps, exprès, pour que les miséreux désertent leur rue, leur ville, leur pays. Un enfant échoué sur une plage ne les a pas troublés.

Qui sont ces visages? Beaucoup de gens avec qui j’aurais volontiers fait une petite belote dans d’autres lieux. Des jeunes, des vieux, d’origines diverses. Il y a une femme avec un t-shirt « je ne veux pas travailler » qui traite les roms de fainéants. Une retraitée qui appelle nerveusement sa belle-sœur pour lui dire que les roms débarquent.

Il y a aussi un kiné qui s’occupe de personnes handicapées. Un homme dont le métier est de prendre soin. Il explique être là pour s’opposer aux militants « qui ne respectent rien ». Il y a encore une éducatrice spécialisée qui travaille en accueil d’urgence et qui propose de prendre les enfants des roms pour les mettre dans des institutions où ils seront nourris et logés. Les séparer de leurs parents? Tant pis, on ne peut pas s’occuper de tout le monde. En d’autres temps, retirer les enfants à leurs parents avait été suggéré pour tous les pauvres. Heureusement, ATD quart monde, Emmaüs et bien d’autres ont lutté contre.
Des militants n’arrivent plus à contenir leur colère, ils crient « fachos ! ».

Tension exacerbée.

La famille décide de s’en aller. Ils n’en peuvent plus de la terreur de leurs enfants. Leurs affaires les précèdent : une valise, deux matelas, portés par des militants en larmes.

Tonnerre d’applaudissements.

La famille quitte la maison.

Applaudissements plus forts encore.

Une militante à la tignasse grise crie « vous devriez leur dire merci ! Ils libèrent la maison. Demandez-leur ce qu’ils vont devenir ! » Des quolibets en guise de réponse.

La famille ne part pas loin. Elle ne sait pas où aller.

Hors des regards, les policiers décident de contrôler leur identité. Un contrôle musclé. La femme crie. Son enfant aussi. A ces cris, la foule réalise que la famille est toujours là, juste un peu plus loin sur le trottoir. Alors, la foule se remobilise, approche et menace. Nausée de violence. Une nouvelle heure d’anxiété s’écoule.

Finalement, la mairie « offre » 3 jours d’hôtel. Un répit, le temps de régler la situation… Vraiment? Laissez-nous compter. 3 nuits. Vendredi. Samedi. Dimanche. Lundi matin, ils seront de nouveau à la rue et rien n’aura été réglé.

Élus, administratifs de la ville disent faire beaucoup. Ils disent être solidaires… mais ne pas pouvoir l’exprimer publiquement. Un solide contrepoids aux idées xénophobes est urgent au contraire.

Cette situation pose de nombreuses questions : quelle autre solution que le bras de fer généré par les logements squattés quand des années de négociation ont échoué ? Quand les collectivités et l’État cesseront-ils de se renvoyer la balle et feront face, a minima, à l’urgence humanitaire de ces exilés ? Comment pourra-t-on éviter sans cela les inquiétantes tensions qui traversent notre société ?

Faute d’action suffisante, chaque jour, des familles sont à la rue ou dans des lieux dangereux, des parents expulsés devant leurs enfants, des familles délogées… sous les applaudissements de la foule.

Delphine Dubois-Fabing
14 septembre 2015

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