Situation des migrants et montée du racisme en Europe et à Grenoble

L’article ci-après n’est pas de la Patate Chaude, mais nous l’avons trouvé pertinent et le publions donc ici.

La situation des migrantes et migrants en Europe et autour des murs dressés par l’Union est aujourd’hui alarmante. Les politiques migratoires européennes orchestrent contrôles abusifs, destruction des bateaux, rafles, chasses à l’homme, enfermement, absence d’accès aux droits les plus élémentaires, expulsions, refoulements, harcèlement, isolement.
Ces politiques et leur relais dans les médias construisent dans la population un imaginaire d’une Europe assaillie par un danger migratoire. Les causes des migrations et les causes de leur visibilité actuelle – « situation de crise », dont les pays européens sont directement et évidemment responsables, ne sont jamais énoncées dans les discours sur les migrations actuelles. Tout ceci pousse à un racisme de plus en plus décomplexé, assumé et revendiqué. Les passages à l’acte (violence raciste, organisations de riverains voulant « faire justice eux-mêmes », manifestations et émeutes, tabassages, expulsions illégales, menaces) sont de plus en plus fréquents, en particulier dans les zones où les personnes sont bloquées dans leur parcours migratoire et où l’accès aux droits élémentaires est entravé. Les pouvoirs publics et leurs forces de police au mieux ferment les yeux sur la situation, au pire poussent à ces passages à l’acte qui leur facilitent la tâche et correspondent à des objectifs politiques. Il ne s’agit pas de situations lointaines, il s’agit d’une tendance générale au développement d’une haine raciste qui touche aussi ce pays, nos villes, nos quartiers, nos villages.

Dans ce contexte, les personnes roms sont souvent une première cible : chassés partout en Europe, expulsés, harcelés, privés de droits au fil des migrations forcées ou choisies, ils sont des boucs émissaires tout trouvés. Les autorités publiques, à travers les expulsions et évacuations sans relogement, les refus de domiciliation, les refus de scolarisation, les refus d’accès aux droits, construisent la déshumanisation qui autorise la violence raciste. Elles sont suivies en cela par les médias, à travers le relais des préjugés racistes et l’absence d’information sur la réalité des situations.
Le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme Zeid Ra’ad Al Hussein a communiqué officiellement il y a quelques jours « sa grave préoccupation face aux expulsions forcées de Roms et de gens du voyage qui ont lieu dans plusieurs Etats européens, dont celles survenues récemment en
France et en Bulgarie ». « Il apparait de plus en plus clairement qu’il existe une politique nationale systématique d’expulsions de force des Roms », a-t-il dit à propos de la France. D’après lui, les politiques de différents États concernant les personnes roms ne font « qu’exacerber des discriminations populaires enracinées contre une communauté qui figure déjà parmi les plus dépourvues et marginalisées d’Europe »  (lien sur le site de l’ONU).

A Grenoble, depuis plusieurs années les campements et installations précaires de personnes roms sans abri sont systématiquement expulsés et détruits sans relogement (à l’exception de relogements symboliques et marginaux). Les déplacements non choisis sont parfois aussi dus aux menaces et harcèlements racistes, qu’ils soient le fait de policiers ou de riverains. Les personnes ne pouvant disparaître dans le paysage, elles se déplacent d’un lieu à un autre, tout en luttant pour maintenir la scolarité des enfants. Se déplacer d’expulsions en évacuations forcées signifie perdre à chaque fois son habitat aménagé, ses affaires, ses repères, parfois ses amis et réseaux d’entraide et de débrouille. Les expulsions de campements sont toujours suivies de la mise en place (par les pouvoirs publics) d’une surveillance et d’un harcèlement destinés à empêcher les personnes de se ré-installer ailleurs (parcs, parkings, terrains vagues). Les personnes se retrouvent donc à errer dans les parcs et à dormir dans leurs voitures, enfants compris bien sûr. Dans ce contexte, que des personnes tentent d’investir des maisons vides pour s’y installer ne devrait pas paraître aberrant. En revanche, il devrait nous paraître aberrant que tant de logements restent vides (bâtiments publics ou privés, logements sociaux) dans l’agglomération tandis qu’il y a plus de 2500 personnes sans domicile.

Cet été, un bidonville de 400 personnes (issu de la concentration de toutes les personnes expulsées d’autres campements ou squats ces dernières années dans l’agglomération) a été expulsé et rasé par la mairie de Grenoble. Contrairement à ce qu’a affirmé la mairie dans les médias, toutes les personnes n’ont pas été relogées, loin de là. Une majorité des personnes est partie à l’annonce de l’expulsion de peur de perdre toutes ses affaires et de se retrouver sans solution. Des personnes (en attente d’une réponse dans leur parcours de demande d’asile) ont été emmenées en centre de rétention et expulsées dans leur pays de naissance. Des personnes étaient « absentes des listes » de recensement et n’ont eu aucune solution. Des personnes se sont vues proposer trois nuits de mise à l’abri à l’hôtel et sont ensuite retournées à la rue. Des personnes se sont vues proposer un hébergement à Bourgoin-Jallieu dans un centre avec des mobiles-homes, beaucoup ont refusé de s’y rendre (perturbation de la scolarité des enfants, éloignement des parents, des réseaux d’entraide et de survie, etc). Enfin, une petite minorité sélectionnée a obtenu un hébergement temporaire en mobile-home ou dans d’autres types d’hébergement dans l’agglomération.

De nombreuses personnes (y compris des familles avec enfants) se sont donc retrouvées à la rue et en recherche de solutions. Certaines ont investi des maisons vides. Plusieurs ont été expulsées rapidement et illégalement (sans procédure) par les forces de l’ordre, à la demande du propriétaire. D’autres ont pu rester un peu plus et les propriétaires ont engagé des procédures juridiques. D’autres enfin, et c’est bien là qu’il y a une autre étape franchie dans l’expression et le passage à l’acte raciste, ont été délogées par les menaces ou les violences de riverains. Même si les réactions racistes des riverains ne sont pas nouvelles dans l’agglomération, cet été certaines familles ont dû quitter plusieurs fois de suite des maisons qu’elles occupaient légalement (procédure juridique entamée) sous la menace et/ou la violence des voisins. Menaces de mort, agressions verbales, agressions physiques, incendie, jusqu’à la mobilisation d’une centaine de personnes devant une maison occupée ce 11 septembre.

Cette mobilisation sur des bases racistes était destinée à chasser la famille de cette maison vide depuis plusieurs années (« ils n’ont aucun respect, ils sont nés pour emmerder le monde, on était un quartier tranquille, ils vont nous amener la saleté et les maladies, ils sont tous des cambrioleurs et des voleurs, la France aux Français, on est chez nous, rentrez chez vous, etc. »). Cette manifestation avait été organisée par le propriétaire, résidant un peu plus loin dans la rue et refusant d’en rester à la procédure légale d’expulsion. Une partie de la famille occupant la maison était déjà repartie, à peine installée, du fait des menaces du voisinage. Après le blocage de la route par les voisins et les affrontements verbaux avec les personnes venues soutenir la famille, celle-ci a fini par quitter les lieux au vu de la haine des voisins secouant le portail, hurlant des menaces et voulant entrer. La mairie, alertée par des personnes en soutien qui l’avaient rencontrée avec la famille le matin même à ce sujet, était présente sur place, ainsi que la police nationale et municipale, mais ils se sont contentés d’intervenir entre les soutiens et les voisins pour éviter l’affrontement… Lorsque le couple et leurs trois enfants sont sortis, la centaine de voisins présents a applaudi et certains ont effectué un salut nazi. Aucune réaction des autorités présentes. Une fois les matelas et autres affaires évacuées, la police a effectué un contrôle d’identité (complètement injustifié) auprès de la famille encore sous le choc. Les voisins, continuant d’applaudir et de fêter leur victoire, sont alors rentrés dans la maison en procession, reprenant « leur bien spolié » (sic). La mairie, qui avait refusé tout relogement de la famille le matin, a proposé une mise à l’abri de trois nuits à l’hôtel, et s’est vaguement engagée à trouver une solution d’hébergement pour ce qu’il restait de la famille au moment de l’expulsion.

Le Dauphiné libéré a publié un article louant « la solidarité qui a fonctionné des deux côtés » et affirmant en première ligne que tout s’était bien terminé alors que tout avait mal commencé. Ce même média local a publié une vidéo qui a aussitôt été diffusée sur les réseaux sociaux par les groupes d’extrême-droite. La parole circule : les riverains racistes savent désormais qu’ils peuvent passer outre la loi de protection des occupants sans droit ni titre s’ils décident de s’organiser pour faire eux-même la loi.

Il y a très peu de mobilisations dans ce pays aujourd’hui, qu’elles soient pour plus de répartition des richesses, pour préserver des droits sociaux de moins en moins respectés, pour en acquérir de nouveaux, ou pour s’auto-organiser et s’entraider afin que l’effectivité de ces droits ne dépendent pas du bon vouloir et des choix politiques des pouvoirs publics. Les mouvements sociaux, réformistes ou non, sont inexistants alors que nous sommes en temps de crise et que la galère sociale s’étend, tandis que les plus riches s’en mettent toujours plus dans les poches. L’argent public sert à enrichir entre autres aberrations les entreprises de sécurité, de surveillance et d’armement, celles-là même qui avec d’autres provoquent les migrations puis les répriment. Une personne disait en passant en voiture devant la maison occupée : « que fait cette famille ici? et vous la soutenez ? on marche sur la tête ! ». Mais qu’est-ce qui marche sur la tête ?? Il ne faut pas prendre à la légère ces mobilisations racistes. Elles sont des signaux d’alerte. Il nous faut réagir pour que les peurs causées par la manipulation, le manque d’information et l’angoisse de la précarité ne se transforment pas partout en haine raciste. Il nous faut réagir pour combattre notre propre système raciste, à tous les niveaux.

2 réflexions sur “Situation des migrants et montée du racisme en Europe et à Grenoble

    • Bonjour,

      Ce texte a été écrit par des sympathisants de la Patate Chaude, sans que cela constitue un communiqué du collectif. Son écriture vers le 14 septembre 2015 a précédé de peu sa parution en ligne.

      La Patate Chaude

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