Lettre ouverte au préfet de l’Isère

Banderole pas une personne sans toit décentMonsieur le préfet,

L’État ne respecte pas son obligation de garantir un toit à toutes les personnes présentes sur le territoire français, bien que le droit à un toit soit inscrit dans la Constitution et dans la loi (loi Besson de 1990, loi SRU de 2000, loi DALO de 2007).
A Grenoble et sur l’agglomération, en janvier dernier, les associations estimaient à près de 1500 le nombre de personnes à la rue1, sans compter celles qui s’entassent dans des logements trop petits, vivent dans des conditions insalubres ou se serrent la ceinture pour payer le loyer et éviter l’expulsion.
En août dernier, il manquait plus de 2000 places d’hébergement2. Durant l’année 2013, sur l’ensemble des demandes d’hébergement adressées au 115 de l’Isère, seuls 5,7 % des ménages ont eu une réponse positive, contre 60 % 6 ans auparavant3. Les associations sont unanimes sur le constat qu’une partie croissante de la population se précarise.

Que faites-vous, Monsieur le préfet, au nom de l’État ?
Vous continuez la même politique du logement, en méprisant complètement les constats et les revendications portées par les sans-logement et ceux qui les soutiennent. Comment se fait-il qu’il n’y ait que 6 % du parc de logement social assimilé à du PLAI4 sur l’Isère, alors que près de 70 % des demandeurs d’un logement social disposent de ressources inférieures ou égales au plafond d’accès au logement très social (PLAI)5 ?
Vous ouvrez au compte-goutte quelques places d’hébergement chaque hiver alors que toute personne a besoin d’un toit toute l’année. Pour cet hiver, cela ne vous suffit pas d’ouvrir seulement 200 places et quelques, vous essayez encore de retarder au maximum la date de leur mise à disposition. L’été dernier, vous avez tenté en toute illégalité de fermer le site de Verlaine sans proposition de relogement. Mais la mobilisation des 120 habitant-e-s et de leurs soutiens a obtenu qu’un procès en bonne et due forme ait lieu. Malgré vos arguments cyniques, comme de pointer l’insalubrité du lieu, alors que vous étiez dans l’obligation d’y faire des travaux depuis deux ans, vous avez perdu ce procès, et les habitant-es sont resté-e-s.
Vous concentrez parfois les sans-logement dans des lieux inadaptés, sans accueil et sans accompagnement dignes de ce nom – au moins pouvez-vous prétendre avoir ouvert des places ! Ou encore, vous utilisez certains centres pour contrôler et harceler les personnes hébergées, en envoyant la police y distribuer OQTF et assignations à résidence, afin de bien faire comprendre aux personnes venues de loin qu’elles ne sont pas les bienvenues. Au centre des Mimosas à Grenoble, au centre Jules Vallès à Saint-Martin d’Hères ou au centre de l’Isle d’Abeau, vous avez ainsi pu compter sur la diligence de certaines directions d’associations comme l’AREPI et la Relève pour vous aider dans cette tâche.
Vous refusez d’appliquer la loi de réquisition sur les biens vacants, encourageant ainsi la spéculation sur l’immobilier et sur le foncier. Comment pouvez-vous prétendre ne rien pouvoir faire pour les personnes à la rue alors que depuis des années, des bâtiments publics, dont certains appartiennent à l’État, restent vides ?
A la veille de la trêve hivernale, vous expulsez sans relogement campements et squatts, sachant pertinemment que ces personnes ne rentreront dans aucun dispositif d’hébergement. Ainsi, vous avez contribué depuis cet été à jeter plus de 200 personnes à la rue lors d’expulsions sur les communes de Fontaine, Saint-Martin d’Hères, Grenoble et Échirolles.
Vous êtes responsable de tout cela, Monsieur le préfet, vous et ceux qui vous suivent, même si ces décisions – dont certaines sont illégales – sont dictées par l’État.

Mais les attaques du gouvernement que vous servez concernent, au-delà du logement, l’ensemble des droits sociaux.
Nous continuerons à nous battre contre les idées mensongères qui présentent la réduction des dépenses publiques comme une fatalité. Il n’y a pas de fatalité, de crise inéluctable, il n’y a que des choix politiques qui servent les grands patrons, les politiciens et les banques, et écrasent les populations. Nous refusons la casse programmée des droits sociaux au bénéfice d’un petit nombre de profiteurs.
Nous continuerons à nous battre, avec bien d’autres, contre le nouvel accord sur le chômage et pour la défense des droits des chômeurs, des salariés et des intermittents, c’est-à-dire pour tous et toutes.
Nous n’accepterons pas de voir l’État abandonner les domaines de la santé, du social, du logement, au privé et à la finance. Nous voulons une juste répartition des richesses et de l’argent public.
Nous ne sommes pas dupes de vos discours ni de ceux du gouvernement. Vous cherchez à mettre en concurrence les précaires entre eux en avançant qu’avec moins de migrant-e-s sur le territoire, les choses iront mieux pour les autres. Les chiffres existent pour prouver que les migrants apportent de la richesse dans leur pays d’accueil, et nous croyons qu’il n’existe pas d’être humain qui vaille plus qu’un autre.
Ces stratégies politiques visent à diviser les pauvres et les précaires, au grand bénéfice de ceux qui ont le pouvoir et l’argent.
Nous continuerons donc de défendre la solidarité entre nous tou-te-s, qui sommes concerné-e-s par ces mêmes problèmes.
Voici ce que nous défendons, ce que nous exigeons, et que nous ne lâcherons pas :
Concernant le logement et l’hébergement, nous demandons :
– la liberté de circulation et d’installation,
– des politiques d’hébergement et du logement dignes de ce nom, qui combattent la spéculation immobilière et garantissent un droit au logement pour tou-te-s,
– l’ouverture de structures d’hébergement d’urgence, en nombre de places suffisant, et dans des conditions dignes, été comme hiver (c’est-à-dire l’arrêt de la politique d’hébergement au thermomètre), ainsi que l’accès à un logement pour les personnes qui n’ont pas besoin d’un accompagnement soutenu,
– l’arrêt des expulsions sans relogement pour tout type d’habitation (logement social, squatt, campement) et l’arrêt des coupures de fluides (eau, électricité, gaz),
– l’application de la loi de réquisition,
– le respect de la loi DALO et du droit à l’hébergement avec un programme de production de logements très sociaux (PLAI), de mobilisation et de réquisition des logements vides,
– une application de la loi ALUR débouchant sur une véritable baisse des loyers et des charges et un accès au logement des précaires et des jeunes,
– l’arrêt de la criminalisation des précaires et des migrant-e-s,
– un logement adapté, digne, choisi pour tous et toutes !

Plus largement, nous condamnons le fait que l’État transfère ses compétences et responsabilités aux collectivités territoriales sans budget pour les gérer, et nous nous battrons contre les politiques d’austérité qui ne font qu’accroître la misère. Contre votre politique de chiffres, nous défendrons les personnes.
Nous ne sommes pas dupes des discours racistes et populistes qui cachent les vrais problèmes sociaux et économiques. Ce n’est pas aux pauvres et aux étrangers qui faut s’en prendre. C’est à la pauvreté et aux mesures d’austérité !

Grenoble, le 25 novembre 2014.
Collectif La Patate Chaude

1 Hébergement en Isère le 20 janvier 2014, tableau d’ALERTE Isère.
2 Estimation des besoins d’hébergement d’urgence en Isère, note d’ALERTE Isère, 28 août 2014.
3 Le mal-logement en Isère, 2013-2014, Observatoire de l’hébergement et du logement, p. 65.
4 PLAI : Prêt locatif aidé d’intégration.
5 Le mal-logement en Isère, 2013-2014, pp. 21 et 53.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s